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18-05-2011
Billet
O tempura ! O mores !

Je suis tombé tout récemment sur un numéro du magazine Le Point datant de quelques semaines et qui consacrait plusieurs pages aux sports d’hiver. L’intérêt de ces pages, disons-le est tout relatif : l’industrie de l’or blanc n’est pas de celle qui bouge beaucoup et l’époque où deux ou trois nouvelles stations fleurissaient chaque saison est depuis longtemps révolue. Du côté du matériel, même si les évolutions sont plus régulières, le commun des mortels, dont je fais partie, est totalement incapable de savoir pourquoi un ski est agréable ou pas. A fortiori sans l’avoir au pied.

Faute d’avoir grand-chose à grignoter, les auteurs s’attardent donc sur l’immobilier – toujours vendeur ! – ou sur l’hôtellerie. À ce stade, même si on connaît le nom des stations, on est vite totalement hors course vu le niveau de prestations – et de prix ! – proposé. C’est bien de faire rêver le vulgum pecus, mais je me dis quand même que bien peu parmi les 430 000 lecteurs recensés du magazine doivent avoir les moyens de s’offrir la fantaisie d’un séjour à de tels tarifs… Passons.

Arrivent les pages gastronomiques. La rédaction a fort judicieusement décidé de prolonger cette analyse montagnarde par quelques avis sur les tables et les spécialités alpestres. Voilà qui est raccord et plutôt appétissant. C’est donc avec un intérêt non dissimulé que je découvre un article sur une nouvelle adresse morzinoise, une station plutôt familiale qu’il m’arrive de fréquenter à mes heures perdues. La photo montre la façade engageante d’un vieux chalet du Châblais. Le début de l’article décrit effectivement ce cadre authentique et la belle rénovation réussie par les propriétaires. On s’en lèche les babines…

On déchante déjà un peu lorsque l’auteur décrit l’ambiance, je cite, “So british”. Il n’aura échappé à personne que l’on est dans un chalet savoyard, l’incongruité est donc patente. Mais l’affaire se corse lorsque l’on sait que Morzine est depuis longtemps une station très prisée des sujets de sa gracieuse majesté. Tellement prisée que l’on aimerait beaucoup, après s’être fait marcher sur les spatules en anglais à longueur de journée, changer un peu de registre.

Mais le meilleur est à venir. C’est maintenant la présentation des plats. Et le journaliste de s’ébaubir devant les trouvailles du maître queux… A-t-il revisité l’abondance ? Sacralisé les crozets ? Sublimé les diots ? Porté la tartiflette au pinacle ? Vous n’y êtes pas ! Chaque ingrédient, chaque plat, est une nouvelle occasion d’écarquiller les yeux : gambas, chorizo, Saint-Jacques, homard, turbot, wasabi, tempura, mangue… Entre l’Asie, l’Espagne et la mer, nous voilà bien loin de la Haute-Savoie ! Que l’on ne se méprenne pas, je ne veux surtout pas dénier à un chef le droit de cuisiner ce qu’il veut et où il veut. Mais pourquoi donc aller s’enfermer au fond d’une vallée alpine quand on aime l’océan et la cuisine japonaise ? Au-delà du politiquement correct et du développement durable – les gambas, elles viennent à pieds ? –, la fraîcheur de ces Saint-Jacques à la noix doit être toute relative lorsqu’elles atteignent les cimes enneigées. D’aucuns me diront que c’est quand même curieux de critiquer ce brave homme quand on fréquente les bars à tapas ou les restaurants de sushi de Nantes… Sauf qu’il y a quand même une différence entre implanter ce genre d’établissement branchouille dans une métropole plutôt que dans le cadre, que l’on aimerait préservé, d’un alpage.

Vous l’aurez compris : j’en veux à ce chef pour ne pas être foutu de regarder les produits qu’il a sous le nez, et tout autant à ce nigaud de journaliste qui célèbre cette inconséquence sans un minimum de distance.

J’en veux enfin à ce drôle d’humanoïde d’aujourd’hui qui veut tout et surtout son contraire en permanence : les fraises en hiver, la photo avec le portable, les forfaits de téléphone dans l’agence bancaire ou des salades chez McDo… C’est vrai, au point où nous en sommes, pourquoi pas la cuisine du monde à la campagne ? Vive le cross au vert !