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26-07-2012
Billet
Ni oui, ni tête
Chacun le sait, l’économie a connu des heures plus glorieuses. Dans ces périodes troublées, en matière de com’, deux écoles s’affrontent. D’un côté, les tenants du levage de pied, de l’autre ceux du serrage de boulons… Je vais prendre deux exemples. Le premier illustre les méfaits du low-cost… On pourrait croire que ce fléau ne risque pas de toucher le monde douillet de la communication. Grave erreur ! Personne n’est à l’abri. La preuve : je reçois récemment dans mon chez moi une missive de l’office du tourisme espagnol pour me vanter les mérites de ce doux pays. Moi qui suis assez porté sur le café olé, l’attention me touche et je parcours avec intérêt les jolis dépliants. Comme il se doit, un courrier accompagne l’envoi, signé de l’Ibère officiel de service. Patatras ! Si je comprends bien le sens du message – venez-chez-nous-c’est-beau-c’est-joli-c’est-génial-on-est gentils, je résume –, la forme a de quoi laisser perplexe. Plutôt que de recourir aux services, forcément tarifés, d’un artisan local de la traduction, cette noble institution a manifestement cru bon de s’en remettre à l’expertise gratuite d’un très fameux moteur de recherche. Certes, sur le plan financier, l’économie est sûrement substantielle… Heureusement d’ailleurs, parce que nos amis en ont vraiment eu pour leur argent. On a plus l’impression de se trouver face à une méchante notice de montage arrivant directement d’Asie que devant un courrier commercial. Avantage, on s’en souvient… Inconvénient, ces phrases dignes du cadavre exquis n’ont ni queue, ni tête… Mon deuxième exemple est bien évidemment à l’opposé. Il n’est plus ici question d’économies de bouts de chandelle, mais au contraire de prestations très sérieuses, très poussées et très onéreuses. Une vénérable institution parisienne vient en effet de confier à des linguistes le soin de réfléchir sur sa communication. En ces temps électoraux, l’exemple politique a dû empêcher de dormir quelques pontes locaux qui ont décidé de reprendre ces beaux principes à leur compte. L’objectif avoué de cette réflexion est en effet, à l’instar des grands partis politiques, de se doter d’éléments de langage… Imaginez : « Bleu, c’est bien, c’est tendance, rouge, faut pas le dire, c’est totalement ringard… » Bonne idée… Derrière, tous les documents de l’entreprise se mettent dans un bel ensemble à dire “bleu”, soit ! Et puis, bien sûr, comme il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin, on passe le mot à tous les cadres : « Chez nous, le mot “rouge” est désormais banni, il faut absolument dire “bleu” ». Et chacun se plie donc comme il peut à cette consigne. C’est d’ailleurs très joli tout ce bleu propre et bien rangé : les communicants se frottent les mains, la direction exulte… Les clients et les prospects peut-être un peu moins. Réfléchissons : vous êtes sûrement comme moi, ce qui vous plaît, plus que le discours lisse, retenu, policé, sans risque, c’est le truc qui dérape gentiment, dans lequel on sent la foi et la conviction plus que les ciseaux du spin doctor, avec du bleu foncé, du bleu clair, de l’outremer de l’azur… Et une petite touche de rouge, tiens ! Car chez nos grands schtroumpfs, on risque bien de se retrouver dans une ambiance sans beaucoup d’épaisseur. Un contenu contenu, plus digne du jeu du ni oui, ni non que de la communication institutionnelle. Ont-ils tant envie que cela de passer au Petit Journal de Canal ? Qui gagne à la fin ? Dans les deux cas, pas le fond du discours, c’est sûr, pas l’annonceur, peu crédible, pas ses clients qui n’en peuvent mais. Les seuls bénéficiaires : le moteur de recherche et les linguistes. Les bleus aussi. Et ça fiche le blues… F.M.